Le Brésil aussi a ses indignés

Nicolas Bourcier, Le Monde.fr 

Il a 63 ans, Marcelo Medeiros, et beaucoup d’illusions en berne. Patron d’une petite société de téléphonie à Rio, ce grand homme aux cheveux blancs et à la parole aimable dit n’avoir jamais participé de toute sa vie à un mouvement de protestation, ni voté pour Lula.

Membre de la vieille classe moyenne carioca, plutôt à l’aise dans son quartier de Leblon, un des plus chics de la ville avec son voisin d’Ipanema, il a traversé les dernières décennies en gardant ses distances, sans un mot ou presque contre les affaires de corruption qui ont périodiquement éclaboussé la classe politique et terni toujours un peu plus l’image qu’il se faisait de l’élite au pouvoir.

Mais lorsque Antonio Palocci, chef de la Maison civile – l’équivalent local du premier ministre -, a dû démissionner en juin 2011, accusé d’enrichissement personnel, suivi, quelques semaines plus tard, par Alfredo Nascimento, le ministre des transports, mis en cause avec une trentaine de collaborateurs dans un vaste scandale de détournement d’argent, le sang de Marcelo n’a fait qu’un tour. « La corruption est un sport national, lâche-t-il, mais il n’avait jamais atteint une telle ampleur. »

Au Clipper, un bistrot sans prétention du quartier, où Marcelo retrouve quotidiennement une bande de copains du même âge autour d’une bière, il lance sur le vif l’idée d’une marche de protestation contre « le vol et l’impunité ». Maninho et Ony, deux vieux compères, adhèrent immédiatement au projet.

D’autres suivent. Une mailing-list est créée. Et la date de la manifestation fixée dans la foulée au 31 juillet, sur une placette non loin de la plage. « Nous voulionssecouer la passivité de nos concitoyens, dit-il. Même le quotidien espagnol El Paiss’était demandé pourquoi, avec tant d’affaires, le Brésil n’avait pas encore connu son mouvement des indignés. » Il ajoute, avec un large sourire : « Au début, c’était un peu comme une farce, nous étions l’Armée de Brancaleone ! » – une référence au film italien de Mario Monicceli.

Au jour J, ils sont une cinquantaine à répondre à l’appel ! C’est peu pour un début. Mais suffisant pour garder le moral de la petite troupe. D’autant que les démissions au sein du gouvernement de la présidente Dilma Rousseff se multiplient. Nelson Jobim, ministre de la défense, s’en prend violemment dans un entretien à deux membres du gouvernement et quitte son poste début août.

Le 17, Wagner Rossi, le ministre de l’agriculture, chute à son tour pour trafic d’influence. Encore quelques jours et « l’absolution » accordée par les députés àJacqueline Roriz, une élue du District fédéral (Brasilia) compromise dans une énième affaire de corruption, finit par précipiter le mouvement.

Sur Facebook, un réseau créé notamment par Cristiane Maza, la cinquantaine sérieuse, entourée de deux jeunes étudiants hyperactifs, forme la caisse de résonance. Les principaux quotidiens, qui défendent très ouvertement leur préférence pour l’opposition, comparent le mouvement naissant aux contestations chiliennes et espagnoles ou aux révoltes du monde arabe. « Nous n’avons pas de porte-parole, aucun leader politique et nous n’avons pas de solution à proposercontre la corruption, explique plus simplement Marcelo. C’est aux dirigeants detrouver rapidement des réponses à ce fléau. »

Le 7 septembre, jour de fête nationale, ils sont plus de vingt mille indignés àdescendre dans les rues du pays. Certains jeunes ont le visage peint, à l’image du mouvement de citoyen de 2002 qui avait poussé à la démission le président Fernando Collor de Mello. Celui-ci, après s’être un temps éloigné de la politique, avait fait un retour remarqué au Congrès en se rapprochant du gouvernement Lula.« Autrefois, les mouvements de contestation étaient portés par un parti ou un syndicat, souligne Marcelo. Cela n’a rien changé. Notre force, c’est d’êtreéclectiques, citoyens et non partisans. »

A Brasilia, les organisateurs de la marche contre la corruption ont ainsi empêché les militants du parti Socialisme et liberté (PSOL, extrême gauche) de déployerleurs banderoles.

Certains politiciens connus pour leur engagement contre la corruption ne se sont pas joints aux défilés. « Ils ne nous acceptent pas, regrette Alfredo Sirkis, députés du parti Vert et auteur d’un projet de loi réformant le très complexe système électoral brésilien. C’est dommage, il manque une dimension institutionnelle et stratégique dans ce combat. »

Le 20 septembre, Marcelo et sa troupe n’ont rassemblé qu’à peine deux mille personnes au coeur de Rio. Les médias en avaient annoncé plus de trente mille. Qu’importe pour Marcelo : « Nous ne lâcherons pas. Dilma a pour le moment réagi avec vigueur et fermeté. Elle a demandé des comptes aux personnes impliquées. Mais tout le monde sait que le chemin est encore long, très long pour nettoyer le système. »

Un nouveau rendez-vous est prévu ce 12 octobre. Marcelo veut croire qu’un autre Brésil est possible. Et qu’il a déjà commencé. Quel que soit le nombre d’indignés présents dans les rues. « Le pays est neuf, nous avons tout à apprendre. » Il n’a pas tort.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Société / Sociedad

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s