Diplômés mais sans emplois, les jeunes mauritaniens tentent de trouver de nouvelles options

Par Jemal Oumar pour Magharebia à Nouakchott – 24/06/11

Les jeunes mauritaniens sont en colère. Comme un grand nombre de leurs voisins du Maghreb, ils sont exaspérés contre leur gouvernement, furieux contre le marché de l’emploi et, plus que tout, désespérés par le fait que des diplômes durement arrachés ne leur permettent pas de trouver un emploi.

« Que vaut une mère patrie, si nous y souffrons de l’humiliation, de la faim et du chômage, alors que nous détenons des diplômes universitaires ? » dit Abdellahi Ould Sidi, un jeune.

« En tant que jeunes chômeurs, on appelle le gouvernement à adopter une nouvelle stratégie d’intégration à notre égard, afin qu’on ne devienne pas les ennemis de notre propre pays », ajoute-t-il. « La main qui refuse de vous nourrir alors qu’elle serait en mesure de le faire mérite d’être mordue ».

C’est la colère contre le chômage qui alimente le mouvement pro-réformiste de la jeunesse en Mauritanie. Mais les experts ont émis une mise en garde : elle serait aussi susceptible chez certains jeunes d’ouvrir la voie à une existence de crimes et de terrorisme.

« Le chômage de ces jeunes gens explique leur fureur massive contre les gouvernements qui n’ont fait que les décevoir », dit Sidi Mohamed Ould Youness, analyste politique. Le gouvernement mauritanien doit réagir rapidement pour « sauver ces jeunes, afin de s’épargner à lui-même les conséquences indésirables de leur recours potentiel à des tendances perverties et violentes. »

Il indique à Magharebia que les jeunes du pays se divisent en deux catégories : »La première transporte une idéologie religieuse extrémiste qui est alimentée par des sentiments de privation et d’injustice. Cette catégorie épouse les idéaux des groupes salafistes extrémistes, dans lesquels ils perçoivent des éléments de revanche contre le gouvernement. »

« Les autres ne sont soumis à aucune idéologie, mais ils souffrent encore de la déception et des conditions économiques oppressives », ajoute Ould Youness. « Même si ces jeunes ne sont pas convaincus par l’idéologie extrémiste salafiste, ils peuvent facilement dévier vers le milieu du crime, ou rejoindre des groupements extrémistes qui peuvent profiter de leur condition et leur offrir une aide économique ». Il souligne auprès de Magharebia qu’après tout, « un jeune homme appauvri peut appartenir à Al Qaida et obtenir 3 000 euros en un instant ».

Les chiffres sont décourageants. « 40 000 personnes entrent chaque année sur le marché du travail », dit Yacoub Mohamed Salem, journaliste économique. »Ils ne sont que 5000 à trouver un emploi dans le secteur officiel, le secteur non-officiel en absorbe 20 000, les 15 000 restant rejoignent la liste des chômeurs ».

Le taux de chômage en Mauritanie, qui s’élève à 31%, est 10% supérieur à la moyenne dénotée dans le monde arabe. Alors que 415 000 mauritaniens souffrent de chômage chronique, le secteur gouvernemental emploie seulement 3% de la main d’oeuvre.

Pour la majorité des jeunes, le plus grand espoir de trouver un emploi est dans le secteur non-officiel. De nombreux jeunes sans travail finissent au marché « Noukta Sakhina, » où s’achètent, se vendent et se réparent des téléphones mobiles.

Abdellahi Ould Mohamed, diplômé en droit à l’université de Nouakchott, s’y est installé en 2009 après avoir échoué à arracher un emploi public. Il a commencé à vendre des téléphones mobiles dans la rue. Il a maintenant une boutique et quelques employés.

« Malgré ma réussite dans ce commerce, je ne renoncerai pas à mon droit, celui que me doit l’Etat, qui est de me donner une opportunité de travail génératrice d’un revenu stable ou de m’octroyer un prêt qui me permette d’étendre mon activité », dit-il.

Salek Ould Brahim a été diplômé en électronique en 2007, après avoir fréquenté les bancs d’une université du Maghreb renommée. « Même si je me suis spécialisé dans un secteur dont l’état mauritanien a besoin, je n’ai pas trouvé de travail ».

« Concernant les entreprises privées, vous avez besoin de relations fortes, et je ne les ai pas », affirme Ould Brahim. D’autres jeunes vendent sur le marché des cartes pré-payées pour les téléphones mobiles et des abonnements pour les fournisseurs en télécommunications Mauritel, Mattel et Chinguitel.

« C’est le boulot de nombreux jeunes, qui ont trouvé ici un moyen de se faire un peu d’argent après que toutes les portes se soient fermées devant eux », dit Mahmoud Ould Mbarek, âgé de 26 ans.

« Après avoir obtenu un diplôme dans une école technique secondaire à Nouakchott il y a un an, je n’ai pas trouvé de travail », raconte-t-il à Magharebia. « Et les concours organisés par le gouvernements ressemblent à une mauvaise comédie ».

A l’entrée du marché Noukta Sakhina, un certain nombre de jeunes sont assis sur le trottoir, à l’ombre des murs des boutiques, et attendent les clients. Parmi eux, Sidi Ali, un jeune licencié en économie de l’université de Nouakchott.

« La vente de cartes téléphoniques est un emploi qui a été créé pour les pauvres par les riches de ce monde, qui sont les propriétaires des entreprises de communication », dit-il à Magharebia.

Des gens comme Sidi Ali, l’Association des Diplômés au chômage en rencontre sans discontinuer. Ce groupe rassemble des dizaines de chercheurs d’emploi qui ont par ailleurs fait des études.

« Ils ont des certificats qui vont du collège à la maîtrise dans les secteurs littéraires, techniques et économiques, et leur nombre ne cesse de croître année après année », explique Tawfik Bacary, président de l’organisation.

Bacary apprécie néanmoins le plan mis en place par le gouvernement mauritanien de donner « des prêts à facilités de paiement » aux jeunes diplômés, avec pour objectif de les encourager à pénétrer le secteur de l’agriculture. Il affirme que cette initiative aidera les « détenteurs de diplômes à exploiter les ressources naturelles du pays ».

« Cette démarche viendra en aide aux jeunes pour qu’ils trouvent des opportunités de travail sans attendre les emplois du gouvernement. Elle absorbera aussi de nombreux diplômés de secteurs dont le marché du travail n’a pas besoin », ajoute Bacary. « Je soutiens aussi l’octroi de prêts en vue d’investissement dans les mines et dans la pêche ».

« On doit se concentrer sur l’agriculture et le développement du bétail », reconnaît Abdellahi Belil, activiste social investi dans les problèmes rencontrés par la jeunesse.

Le système d’enseignement mauritanien a également besoin de réformes. A l’occasion d’un atelier de travail portant sur l’emploi des jeunes à l’échelle du Maghreb organisé par le gouvernement mauritanien le 14 juin, Belil a affirmé qu’actuellement, le milieu de l’éducation « néglige largement la formation professionnelle et technique, et ne permet pas d’acquérir les compétences et les expériences nécessaires pour que les diplômés puissent répondre aux besoins du marché en évolution ».

C’est une semaine plus tard, alors que le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz inaugurait la campagne agricole du pays 2011-2012, que ces idées ont eu toutefois l’occasion de se concrétiser.

La cérémonie du lancement de cette campagne, qui s’est déroulée le 21 juin à Rosso, a été marquée notamment par la distribution de terres à des dizaines de diplômés au chômage. Des subventions agricoles entrent dans le cadre du programme national visant à impliquer les jeunes dans la vie économique du pays.

La stratégie commence à prendre à travers tout le continent. Au début du mois, la 46ème assemblée de la Banque Africaine du Développement (AfDB) s’est penchée sur la manière dont l’agriculture peut aider à changer le paysage financier offert aux jeunes.

« L’agriculture moderne en Afrique peut servir de catalyseur au développement, en réduisant le chômage parmi les jeunes africains », a affirmé lors de cette rencontre organisée le 9 juin à Lisbonne Jean Kacou Fiagou, président de la Fédération des Organisations Patronales de l’Afrique de l’Ouest.

« Les jeunes veulent travailler la terre, simplement pas dans les mêmes conditions vécues par leurs grand-parents », a-t-il dit.

source : http://www.magharebia.com/cocoon/awi/xhtml1/fr/features/awi/reportage/2011/06/24/reportage-01

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