La longue marche des inexistants (3/3)

Dernière partie du  reportage réalisé par Hugo Papazian et Abdeslam Ziou Ziou, étudiants en Master 1 Relations interculturelles et coopération internationale, en stage professionnel au Mexique. Deuxième partie ici. 

Le Pacte Social du mouvement

Javier Sicilia et les manifestants du 8 Mai, propose un nouveau pacte social, basé sur une épuration des partis politiques de ses éléments corrompus, « traiter le narco comme un problème de sociologie urbaine et de santé publique et non comme un fait criminel qui doit être affronté avec violence », impliquant la société civile dans cette volonté de changement. Le mouvement menace même de boycotter les élections de 2012 si Calderon ne prend pas en compte ces revendications. Ce mouvement qui a émergé suite à l’assassinant du fils du poète est un mouvement hétéroclite regroupant de multiples organisations, de défense des droits des immigrés, des organisations de droite, de centre gauche, de gauche, de la société civile contestataire, soutenue et appuyée par l’EZLN . Cela fait partie d’une volonté de trouver une sortie générale à la guerre en cours. Une sorte d’invasion dans l’espace public de ceux que l’on ne veut plus écouter, se réappropriant la parole des disparus et construisant une tentative de reconstruction du pays en dehors des partis politiques et des structures de contrôle du mouvement social habituel.

Figure – Forte présences artistiques des jeunes durant la manifestation.

8 Mai 2011, Mexico DF

Suivi par de nombreux jeunes principalement issus de la grande université de l’UNAM, le leitmotiv général était la volonté de s’organiser pour développer des alternatives concrètes au pouvoir. Tous les jeunes interrogés durant cette marche répétaient, d’une seule et même voix, la nécessité de s’organiser de reconstruire le lien social pour pouvoir sortir du marasme. Plus rien à attendre des politiques, ils ont montré leur échec cuisant. Maintenant c’est aux jeunes et aux citoyens de se prendre en main pour pouvoir sortir le pays de la crise du narcotrafic.

Cette tentative est salutaire, car elle exprime une envie de construire non plus depuis la fausse démocratie mexicaine, mais d’essayer de mobiliser depuis la base pour exiger un changement radical de mode de gouvernance.

Mais le mouvement a aussi ses limites. Ne pouvant se mouvoir aussi aisément dans une composition aussi hétéroclite, il a du mal à mobiliser amplement. En dehors des intellectuels, des cercles militants, de la classe moyenne supérieure de Mexico, des étudiants organisés et militants, peu de gens ont afflué vers cette manifestation. Bien sûr c’est une victoire que d’avoir plus de 200 000 personnes réunies sur une place demandant un changement radical, mais il faut que ce murmure profond qui traverse le pays se transforme en cri, et trouve dans cette forme d’organisation une voie de sortie.

L’une des principales critiques adressée à ce mouvement vient aussi de la société civile contestataire. Selon eux, un pacte social amenant le président, le congrès, les partis politiques, les entrepreneurs, les leaders syndicaux, les églises à prendre leurs responsabilités, c’est donner une chance supplémentaire à un pouvoir qui a montré ses limites en termes de gestion de la violence. Pire, ça serait s’attaquer aux conséquences sans prendre en compte que la violence n’est que la manifestation de véritables problèmes comme l’injustice, les inégalités, l’impunité, la corruption et la pauvreté.

 

Figure – Vols au dessus d’un nid de coucou,8 Mai 2011 Mexico

« Como no somos alguien, por eso somos todos »

Durant la manifestation nous avons eu l’occasion, de discuter avec des gens se trouvant à la marge de la marche. Comme cette famille, la famille Ortega travaillant dans un atelier de pneumatique nous racontant dans des mots simples, percutants, et détruisant tout discours politique, la dure réalité des millions d’inexistants au Mexique. Avec cette force qui caractérise l’intelligence populaire, Espinidio, nous dit que pour les pouvoirs les gens comme lui n’existent pas, qu’il s’est trouvé obliger de s’auto-employer pour pouvoir faire vivre sa famille. Que le changement ne viendra pas aujourd’hui mais que c’est un processus qui prend du temps, peut être même de longues années voire des décennies.  « Ce que font ces gens est très bien, car il parle en notre nom, nous avons peur de ce qui se passe, nous n’avons pas d’opportunité, cette marche est très bien. » Connaissez-vous Javier Sicilia ? La réponse est cinglante : « Non, c’est un nouveau politique ? »

Figure – La Famille Ortega;

8 Mai 2011 Mexico DF

La tâche du mouvement se situe donc là, pouvoir mobiliser le maximum de personne dans le but de créer une vague qui remettra en cause les institutions de pouvoir, partis politiques et syndicats compris. Le salut viendra d’une mobilisation citoyenne, de large envergure, organisée avec un but et une définition claire, capable de « mobiliser les volontés sans mystifier les consciences ».

Tous les ingrédients d’une explosion sociale sont réunis au Mexique, du désaveu des politiques à la prise de conscience générale de l’état du pays, de la pauvreté extrême à l’arrogance des nantis, de la voix du peuple non entendue d’abord à travers les manifestations et puis à travers l’élection de 2006, à une classe politique tellement loin de la réalité du pays, des scandales de corruption généralisée à une prise de conscience de la nécessité de l’action en dehors des structures de pouvoir.

La longue marche des inexistants donc, la marche de la visibilité dans le silence. Mais les inexistants sont ceux qui fabriquent l’histoire, les grandes figures ne font que la représenter. Comme le dit si bien l’une des intervenantes lors du discours final de la marche :

« Como no somos alguien, por eso somos todos » ( « Comme nous ne sommes personne, pour cela nous sommes tout le monde »)

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