Quelle suite pour le mouvement des indignés ?

Par Guillaume Jacquemart

Un vent d’indignation souffle sur l’Espagne depuis un mois et demi et d’une manière moindre sur la France depuis quelques semaines. Nous vous avons déjà fait part sur ce blog du contenu du manifeste espagnol et des idées qui ont germé dans les diverses assemblées. Reste à savoir comment les appliquer, et c’est sur quoi je vais baser la réflexion qui suit.

En Espagne, comme en France, le mouvement rejette toute représentation ou toute présence de partis politiques ou de syndicats. C’est un mouvement qui se veut avant tout citoyen : celui qui veut parler se présente aux assemblées mais en laissant sa couleur ou son étiquette politique chez lui. Aucune marge de manœuvre n’est laissée aux partis par crainte qu’ils récupèrent le mouvement ou s’y associent.

Face à ce rejet, une première question se pose : comment appliquer un  »programme » de réforme de la société et des lois électorales, des mécanismes de démocratie sans passer par un parti et par des élections? 2012 sera en France comme en Espagne l’année des législatives (pour les deux pays) et de la présidentielle (pour la France). Il semblerait que ce soit le moment opportun pour que les réformes proposées, actuelles et futures, soient validées par le peuple et appliquées. Mais comment le mouvement peut-il y parvenir s’il rejette l’idée que celles-ci soient reprises par un parti ?

La démocratie participative (incarnée par le mouvement des indignés) seule ne peut rien sans le complément d’une démocratie représentative (incarnée par un parti). Un parti politique élu peut gouverner en proposant une participation active de ses citoyens aux décisions politiques. La ville de Porto Alegre au Brésil en est l’exemple le plus probant. Depuis 1988, sous l’impulsion du PT (Parti Travailliste) les citoyens font valoir les choix qu’ils entendent voir mis en œuvre et l’exécutif local les appliquent. Le mode de fonctionnement en  »pyramide participative » repose sur trois niveaux : le niveau micro-local, le niveau sectoriel et thématique, et enfin au sommet le Conseil du Budget Participatif (COP). Les priorités sont établies par les citoyens qui définissent quels doivent être les services (santé, éducatif, urbanisme, culturel…) qui vont recevoir les dépenses nécessaires issues du budget municipal pour être améliorés. Une logique de justice distributive a été mise en place, et les fonds du budget municipal qui étaient trop souvent destinés aux minorités aisées peuvent dorénavant profiter aux populations défavorisées et ainsi transformer leur cadre et leurs conditions de vie.

Cet exemple parmi tant d’autres, montre que les partis politiques ne sont pas tous uniquement au service des banques ou multinationales, et qu’ils peuvent travailler pour le bien être des citoyens. Le mouvement des indignés pourrait alors chercher à collaborer avec un parti politique qui lui permettrait d’adopter son programme et de l’appliquer.

Mais deux difficultés peuvent rendre cela impossible : d’une part les prochaines élections en France et en Espagne ne sont pas municipales, et appliquer une démocratie participative sans passer d’abord par le niveau local/municipal pourrait se révéler être un véritable casse-tête. À ma connaissance seules des initiatives de démocratie participative ont été menées au niveau municipal, ce serait donc un véritable défi de vouloir l’installer depuis le niveau national.

D’autre part, ce qui pourrait entraver la collaboration entre le mouvement et un parti serait le non-respect du programme proposé ou l’impossibilité de le réaliser.

Si une collaboration doit voir le jour, elle ne se réalisera pas avec les grands partis (UMP/PP ; PS/PSOE) ni ceux de tendance opposée au mouvement (extrême droite,FN). Reste alors les petits partis de gauche ou d’extrême gauche. Le mouvement aurait tendance à se rapprocher de ceux-ci pour une raison idéologique. Le parti choisi pourrait tirer bénéfice de la popularité du mouvement pour obtenir plus de voix aux prochaines élections, et le mouvement aurait donc la possibilité de voir ses idées et ses réformes appliquées.

Ensuite, une fois au pouvoir une vague de réformes doit être envisagée. Vu le contenu de ces réformes, c’est un processus long et difficile qui prendra de nombreuses années. Et le risque de ne pas sentir le changement arriver pourrait se retourner contre le mouvement et le parti.

Les grands partis nationaux peuvent d’autre part essayer de briser cet élan de renouveau pour retrouver le bipartisme qui leur convenait tant. Ils pourraient lutter depuis leurs possessions municipales, régionales, provinciales (pour l’Espagne) qui seraient de véritables bastions de résistance au changement. Ils pourraient aussi accepter la nouvelle donne, et évoluer. Mais je ne pense pas que cela ne se fasse sans passer par une étape de résistance préalable.

Autre situation envisageable, le parti au pouvoir, habitué à jouer les seconds rôles durant les élections, pourrait ne pas avoir les épaules assez larges pour incarner le changement, et se verrait dans l’impossibilité de réaliser les réformes promises. L’union entre le mouvement et le parti se scinderait, la confiance que les citoyens ont auraient placée dans le mouvement se consumerait…

Une autre voie est envisageable. Celle qui verrait le mouvement créer son propre parti politique , un parti d’un nouveau genre, où les mécanismes démocratiques internes seraient inédits et respecteraient le principe de démocratie participative chère aux indignés.

Dans ce cas là, le parti pourrait se présenter aux élections générales de 2012, mais pour emmagasiner de l’expérience, pour voir si les citoyens suivent et approuvent le mouvement. Le problème d’une éventuelle et utopique arrivée au pouvoir pourrait engendrer pour le nouveau parti et le mouvement les mêmes risques que ceux expliqués antérieurement.

L’éventuel parti né du mouvement devrait alors s’armer de patience et s’aguerrir aux joutes électorales en ayant dans le viseur les prochaines élections municipales ou régionales. S’exercer au niveau local permettrait au parti d’appliquer à une petite échelle ses réformes et ses idées. La démocratie participative aurait plus de chances de fonctionner. Quelques expériences concluantes dans diverses villes donneraient un écho important et une légitimité au mouvement ainsi qu’à son parti.

C’est loin d’être utopique. En Italie, Le Mouvement des 5 étoiles de Beppe Grillo (voir l’article publié sur le blog), a commencé à diffuser ses idées et organiser le débat citoyen depuis des plateformes numériques (qui est aussi organisé en ce moment même par les espagnols) et des groupes dans chaque ville italienne (400 au total). Par la suite, des candidats ont été présentés aux dernières élections municipales italiennes, et ont réussi à glaner des postes dans les conseils municipaux. Ils peuvent alors faire entendre les propositions citoyennes qui émanent depuis les groupes de travail et les plateformes numériques.

Créer un nouveau parti serait un moyen pour le mouvement des indignés de consacrer et d’installer leurs idées dans les organes de la vie politique. Le système politique pourrait être changé depuis l’intérieur, et évoluerait petit à petit, grâce aux bonnes pratiques diffusées par le mouvement.

Mais nous sommes encore loin de cela, et peut être que nous ne verrons jamais de parti naître du mouvement. Celui-ci rejette toute forme de leadership et veut rester entre les mains des citoyens, qu’il aura eu le mérite de repolitiser. Il ne nous reste plus qu’à attendre patiemment la suite pour savoir quelle voie va prendre le mouvement des indignés…

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Classé dans Démocratie / Democracia

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