Décroissance et Relations Nord/Sud : vers un nouveau modèle de coopération internationale ?

Nous partageons avec vous cet article très intéressant qui a été la base de nos réflexions sur la coopération internationale durant notre Master 2 RICI – Relations Interculturelles et Coopération Internationale. 

La rédaction. 


Par Giorgio Monsangini, 

La décroissance nous révèle que pour la science économique, la peur écologique dans laquelle se développe le processus économique n’existe pas. L’économie écarte la biosphère de ses modèles. Cet aveuglement explique pourquoi le  »développement » occidental a dépassé depuis les années 80 les capacités de charge de la terre. Non seulement la planète n’existe pas pour nous, mais aussi nous vivons comme si nous en avions plusieurs à disposition.

L’intention de cet article (1) est de montrer comment l’incapacité du modèle économique occidental de prendre en compte la biosphère influence aussi la coopération internationale. Pour cela, nous croyons que la coopération a besoin d’une relecture critique de ses modèles théoriques d’intervention.

Pour expliquer ces réflexions, nous définirons brièvement en premier lieu la coopération internationale et quelques uns des ses principaux traits, pour ensuite les reconsidérer à la lumière des analyses de la décroissance.

La coopération internationale n’a pas une définition ni des objectifs uniques et manifestes. Souvent, nous avons recours d’une manière indistincte à différents termes pour évoquer une même réalité : coopération internationale, coopération au développement, coopération Nord/Sud, aide publique au développement (APD), etc.

En guise d’approximation nous pourrions dire que par APD nous comprenons le transfert de ressources des pays du Nord vers ceux du Sud avec pour objectif de réduire la pauvreté et de promouvoir le développement humain durable de ces derniers (2). Dans ce sens, les Objectifs de Développement du Millénaire (ODM) façonneraient ce qui se rapproche le plus à un consensus international sur les normes à suivre pour réduire la pauvreté et arriver au développement durable.

La volonté de cet article n’est pas de clarifier les objectifs et définitions de la coopération internationale, sinon réfléchir sur quelques unes des caractéristiques du modèle de coopération Nord/Sud à la lumière des propositions de la décroissance. Pour cela, nous voulons souligner deux grands traits du modèle de coopération que nous considérons comme ayant besoin d’une révision critique.

La coopération comme réponse aux carences des pays du Sud.

Le modèle de coopération dominant tente de répondre aux problèmes qui affecteraient les pays du Sud et les maintiendraient dans des situations de pauvreté. Ainsi, jusqu’aux années 80, la coopération internationale identifiait le manque de croissance économique comme la plus grande faiblesse des pays du Sud. C’est ainsi que la croissance économique a été le principal objectif de la coopération durant des décennies. Actuellement, elle continue d’être un de ses principaux objectifs. Ainsi, pour le Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE, l’objectif principal de l’APD est la promotion d’un développement économique. Il s’agit de promouvoir la croissance économique des pays du Sud pour réduire l’écart avec les pays du Nord. A partir des années 80, les analyses qui octroient un rôle central aux insuffisances situées dans la dimension sociale ou d’autres dimensions non strictement économiques (promotion du capital humain, des capacités, des opportunités humaines,etc.) ont gagné du poids. La croissance économique n’est plus envisagée seulement comme étant une condition suffisante en soi, même si elle continue d’être une condition indispensable pour atteindre le développement humain. En définitive le problème de la pauvreté au Sud se réduit à un  »manque », à des insuffisances relatives à la croissance (dans sa dimension strictement économique) et les capacités et opportunités humaines (dans sa dimension sociale, culturelle, politique, etc.)

La coopération comme aide volontaire et facultative.

L’APD ne constitue pas une obligation des États donateurs. Au plus nous pourrions l’inscrire comme étant un compromis moral acquis au sein des Nations Unies, mais la décision d’un État  »d’aider » ou de ne pas le faire est absolument facultative. La propre terminologie du modèle de coopération ( »aide »,  »donation », etc.) nous en remet à son volontarisme et non à son obligation. A aucun moment apparaît le droit des pays du Sud à réclamer ou exiger les flux de l’APD. Le modèle de coopération se base sur la décision unilatérale du Nord pour définir où aider, comment et combien. En définitive, le modèle de coopération consiste essentiellement en un flux de transfert volontaire de ressources depuis les pays du Nord (voie multilatérale ou bilatérale, grâce à des fonds financiers remboursables ou à travers des donations) vers les pays du Sud, avec pour objectif de palier les carences qui empêcheraient l’éradication de la pauvreté et la réussite du développement humain. A partir de cette caractéristique, nous croyons que la décroissance peut nous aider à redéfinir d’une manière critique le cadre général de la coopération internationale.

La décroissance est un courant de pensée émergent qui prétend mettre en évidence l’insoutenabilité structurelle du modèle de croissance économique et la nécessité de construire des modèles de sociétés alternatives qui reprennent la soutenabilité environnementale et sociale. Il s’agit essentiellement de se rappeler d’une chose évidente : une croissance infinie sur une planète finie est impossible.

Les apports de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen constituent une des bases théoriques fondamentales de la décroissance. En confrontant la théorie économique orthodoxe avec d’autres disciplines scientifiques (en particulier la physique et la biologie), Georgescu-Roegen a illustré comment la science économique contredit les lois fondamentales des sciences naturelles et ne considère aucunement la biosphère et ses limites. En suivant ses raisonnements, la phase industrielle de l’évolution humaine nous aurait amené à une impasse. L’espèce humaine, comme les autres espèces, a toujours vécu grâce aux radiations solaires, en respectant les grands cycles de la nature. Avec l’ère industrielle, l’humanité est devenue dépendante de ressources finies présentes dans la croûte terrestre (matière et énergie) qui se dégradent d’une manière irrévocable et irréversible. Le cas du pétrole sert d’exemple : en un peu plus d’un siècle nous aurons épuisé une ressource que la planète a mis des millions d’années à former.

L’indice de l’Empreinte Écologique (3) offre une vision graphique et simple de cette situation. Conformément à l’Empreinte Écologique, depuis la fin des années 80, l’humanité a dépassé pour la première fois les capacités de charge de la terre. Il n’y a déjà plus assez d’espaces terrestre et maritime pour fournir les ressources que nous utilisons et pour absorber nos déchets. L’humanité vit comme si elle avait à sa disposition 1,2 planètes terre. Les pays du Nord (et les élites du Sud) ont la responsabilité de cette situation, pendant que la grande majorité des populations du Sud  »sous-utilisent » ses espaces écologiques. Universaliser le style de vie d’un citoyen moyen américain impliquerait avoir à disposition plus de cinq planètes. Dans le cas d’un citoyen européen, nous aurions besoin de trois planètes.

A partir de ces brèves ébauches sur les analyses de la décroissance, nous pouvons essayer de tirer une conclusion sur la révision critique des grands deux traits de la coopération internationale signalés antérieurement.

La coopération comme redistribution.

L’Empreinte Écologique nous montre que les pays du Nord occupent des espaces écologiques supérieurs à ses territoires, en confisquant les zones des pays du Sud pour s’approvisionner en ressources dont ils ont besoin et pour absorber ses déchets.

Par conséquent, la décroissance nous enseignerait que la  »pauvreté », le supposé  »sous-développement » des pays du Sud, ne concernent pas principalement les problèmes liés à des carences propres, sinon à la confiscation de ses espaces écologiques de la part des pays du Nord.

Situer les carences des pays du Sud comme étant les problèmes centraux qu’aborde la coopération (la faible croissance économique, la pauvreté en ce qui concerne les capacités et les opportunités humaines,etc.), peut nous servir d’alibi pour ne pas affronter la responsabilité structurelle du Nord sur les conditions de vie du Sud.

Le problème n’est pas la croissance des pays du Sud (que ce soit en termes strictement économiques ou depuis un point de vue des capacités) ou son hypothétique convergence vers le développement du Nord. Le problème fondamental est celui de la redistribution de l’usage des ressources et de l’assujettissement aux limites naturelles. En suivant le chemin déjà tracé par les théoriciens de la dépendance depuis les années 60, la décroissance et l’empreinte écologique nous montrent que ça n’est pas que le Sud croie ou ne se  »développe » pas, sinon qu’il le fait en fonction des nécessités et intérêts des pays du Nord et des élites du Sud.

La réflexion nous amènerait en conséquent vers la nécessité de repenser le modèle de coopération, en centrant les stratégies sur l’ajustement écologique et social du Nord qui permettrait de redistribuer avec équité l’utilisation des ressources de la planète entre ses habitants, ainsi que de respecter à nouveau les limites indiquées par la biosphère et les capacités de régénération de la planète. Il ne s’agirait pas alors d’affronter les carences du Sud, sinon les excès du Nord.

La coopération comme responsabilité et obligation.

Dans l’analyse qui a été ébauché auparavant le volontariat et le facultatif n’y trouvent pas leurs places. Les impacts négatifs de l’excès de la croissance dans le Nord font souffrit et sont payés par les populations du Sud, qui en échange n’ont aucunement la responsabilité de la surconsommation générée par la crise écologique sans précédents que vit l’humanité. Nous pouvons parler alors d’une dette, celle de la croissance (4).

Observer la coopération depuis la perspective de la dette de la croissance nous amènerait à substituer le volontariat par l’obligation, la charité par la responsabilité. Nous devrions reformuler alors un modèle de coopération international basé sur une double obligation : celle de rendre, et celle de ne pas excéder. D’une part, dédommager et réparer tous les impacts négatifs que notre modèle a eu sur les pays du Sud. D’autre part, ajuster écologiquement et socialement notre modèle pour que l’Occident ne vive plus aux dépens des bio-espaces des populations du Sud et ne dépasse plus les capacités de charge de la planète.

Devant l’urgence des crises écologiques et sociales que vit la planète, nous avons besoin d’une manière urgente d’un modèle de coopération centré sur la redistribution Nord-Sud, ainsi qu’un réglage écologique et social au Nord comme objectifs prioritaires. En définitive, nous avons besoin de nouveaux modèles de coopération qui sortent de l’imaginaire économique dominant de la croissance, et qui replacent la protection de la vie humaine et de la biosphère au centre de ses préoccupations et de ses analyses.

Le plan de travail résultant reste à construire et à imaginer. Bien qu’il semble clair que la nouvelle coopération ayant pour base la décroissance, devrait octroyer un rôle important au travail de changement dans le Nord et réorienter le travail au Sud vers une coopération politique, qui se pencherait sur la dénonciation d’un modèle et sur la proposition d’alternatives. Un des piliers serait l’impulsion  »d’un ajustement structurel » des pays du Nord qui leur permette d’arrêter d’usurper les espaces écologiques du Sud et d’arrêter de vivre dans un monde impossible.

Giorgio Mosangini, Col·lectiu d’Estudis sobre Cooperació i Desenvolupament (www.portal-dbts.org)


(1 ) Article publié dans la revue ONGC (Nº34).

(2) Il est évident que la coopération internationale a aussi des objectifs liés aux nécessités et intérêts des pays du Nord (depuis le soutien à ses entreprises multinationales jusqu’à la défense d’intérêts géopolitiques et stratégiques). Dans cet article nous n’aborderons pas cette facette de la coopération, c’est à dire, que nous parlerons pas de la coopération qui existe réellement, de sa face obscure, sinon que nous nous concentrerons sur son côté positif, celui d’une coopération qui prend en compte les nécessités et intérêts des pays du Sud et de ses populations.

(3) L’Empreinte Ecologique mesure la surface de la terre et de la mer biologiquement productive dont l’humanité a besoin pour repartir les ressources qu’elle utilise et absorber ses déchets.

(4) Par dette de la croissance nous entendons l’ensemble des dettes définies à partir de l’étude des impacts du modèle de croissance occidental sur les pays du Sud, comme par exemple : la dette écologique (la dette du carbone, la biopiraterie, l’exportation des déchets, etc.) ; la dette sociale (impact sur les conditions de vie des populations du Sud) ; la dette historique (modèle colonial) ; la dette économique (les échanges inégaux avec les pays du Sud); etc.

(traduction Jacquemart Guillaume)


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